Pour ceux qui consacrent leur existence à une divinité, la mort n’est pas considérée comme une fin. Elle est l’instant où le lien entretenu durant toute une vie atteint sa conclusion. Lorsque le corps pousse son dernier souffle et que l’âme s’en détache, celle-ci ne demeure pas longtemps seule. La divinité qu’elle a vénérée vient la réclamer et l’emporte avec elle, loin du monde des vivants. Ainsi s’accomplit la promesse répétée par les prêtres depuis des générations. Ceux qui demeurent fidèles trouveront une place auprès de leur dieu lorsque viendra leur dernier jour.
Chaque religion décrit différemment ce qui attend ses fidèles. Les enseignements de Kaël parlent de lumière, de compassion et d’un repos auprès de celui qui consacra son existence à soulager les souffrances des mortels. Les serviteurs de Gabriel imaginent plutôt un royaume d’ordre parfait, libéré des imperfections et du désordre du monde physique. Ailleurs, d’autres cultes promettent de rejoindre la nature, de festoyer auprès des ancêtres ou de poursuivre éternellement une œuvre commencée de son vivant. Les descriptions changent, mais la promesse demeure toujours semblable. Le fidèle sera accueilli par son dieu et recevra la récompense qui lui fut promise.
Personne ne semble pourtant revenir de ces paradis. Les prêtres considèrent généralement cette absence comme une preuve supplémentaire de leur perfection. Pourquoi une âme ayant enfin atteint le royaume de son dieu souhaiterait-elle retourner parmi les vivants? Pourquoi abandonnerait-elle l’éternité qui lui fut promise pour retrouver la faim, la maladie, la vieillesse et la souffrance? Même les chamans, pourtant capables de converser avec les morts errant dans le Monde des Esprits, ne semblent pas pouvoir atteindre ceux qui ont été emportés par une divinité. Une fois qu’un dieu est venu chercher une âme, celle-ci disparaît définitivement du monde connu.
La foi possède donc une importance qui dépasse largement les cérémonies, les prières et les temples. Elle façonne le destin même de l’âme. Il ne suffit toutefois pas nécessairement de prononcer le nom d’un dieu lorsque la mort approche. Les religieux enseignent généralement que la foi doit être véritable. Une existence entière ne saurait être trompée par quelques paroles prononcées dans la peur du dernier instant. Les dieux connaissent leurs fidèles. Ils reconnaissent ceux qui leur appartiennent.
Cette certitude explique également la peur que peut provoquer une mort sans foi. Pour beaucoup, l’idée d’errer éternellement dans le Monde des Esprits est bien plus terrifiante que celle de mourir. Les religions offrent donc quelque chose que ni l’or, ni le pouvoir, ni même la magie ne peuvent garantir. La promesse d’une destination après la mort. Une place préparée pour l’âme lorsque le corps ne pourra plus la retenir.
Lorsqu’un croyant meurt, ses proches accomplissent ainsi les rites prescrits par sa religion. Ils prient, préparent le corps et demandent à leur divinité de reconnaître celui ou celle qui l’a servie. Ces cérémonies ne sont pas seulement destinées aux vivants. Elles marquent le dernier passage du fidèle et témoignent de son appartenance.
Puis vient le moment où l’âme quitte définitivement ce monde. Quelque part au-delà de ce que les mortels peuvent percevoir, son dieu vient à sa rencontre. Et lorsqu’il l’emporte avec lui, nul ne sait véritablement ce qui se produit ensuite. Seulement que l’âme ne revient jamais.
Les sorciers entretiennent avec la mort une relation différente de celle de la plupart des mortels. Là où certains ignorent ce qui adviendra de leur âme et où les croyants espèrent rejoindre leur divinité, le sorcier connaît généralement sa destination. Lorsqu’il a conclu son pacte et reçu son Don, un lien s’est créé entre lui et son patron. Ce lien ne concerne pas uniquement son existence dans le monde physique. Il persiste après la mort. Lorsque le corps du sorcier meurt, son âme revient à l’entité avec laquelle il était lié. Elle lui appartient alors entièrement.
La nature du patron importe énormément dans ce qui suivra. Il n’existe aucune règle universelle déterminant ce qu’une entité doit faire des âmes de ses sorciers. Une fois celle-ci en sa possession, le patron peut en disposer comme bon lui semble. Il peut la conserver auprès de lui, continuer à lui confier des tâches, la transformer, la récompenser, la condamner ou lui réserver un destin que le sorcier lui-même n’aurait jamais pu imaginer. Les intentions de l’entité et la relation qu’elle entretenait avec son serviteur deviennent alors les seuls véritables déterminants de son avenir. Pour cette raison, tous les sorciers ne craignent pas nécessairement ce qui les attend.
Certains patrons entretiennent des relations relativement bienveillantes avec leurs serviteurs. Un sorcier ayant fidèlement servi une telle entité pendant des décennies peut considérer la mort comme la continuation naturelle de son pacte. D’autres savent que leur patron est cruel, imprévisible ou simplement indifférent au sort des mortels. Ceux-ci peuvent passer leur existence entière à se demander ce que deviendra leur âme lorsque leur utilité dans le monde physique prendra fin.
La formulation même d’un pacte peut également avoir son importance. Les sorciers expérimentés savent que les paroles échangées avec des puissances surnaturelles ne doivent jamais être prises à la légère. Les promesses, les obligations et les conditions imposées peuvent définir une relation qui durera bien plus longtemps qu’une existence mortelle. Obtenir un pouvoir extraordinaire en échange de quelques années de service peut sembler avantageux, jusqu’à ce que l’on considère que l’âme continuera d’appartenir au patron longtemps après ces quelques années. La mort ne constitue donc pas une manière d’échapper à un pacte.
Tuer un sorcier ne libère pas son âme. Vieillir jusqu’à ce que son corps cesse de fonctionner ne rompt pas davantage son engagement. Même un sorcier qui regrette profondément son choix demeure lié à son patron tant que le pacte qui les unit existe. Pour espérer connaître un autre destin après sa mort, il faudrait d’abord parvenir à rompre ce lien durant son existence, chose dont la possibilité dépend entièrement de la nature du pacte et du patron concerné.
Il existe également une différence fondamentale entre servir une divinité et être lié à un patron. Le fidèle croit qu’après sa mort, son dieu viendra chercher son âme afin de l’accueillir dans le paradis qui lui fut promis. Le sorcier, lui, ne reçoit aucune garantie universelle de cette nature. Son patron peut lui avoir fait certaines promesses, mais celles-ci appartiennent au pacte qui les unit.
Ainsi, lorsqu’un sorcier meurt, son voyage ne se poursuit ni vers le Monde des Esprits ni vers le paradis d’une divinité. Son âme retourne simplement à celui avec qui il a conclu son pacte. À partir de cet instant, son destin appartient à son patron.
Tous les mortels ne consacrent pas leur existence à une divinité. Certains rejettent les religions, d’autres ne ressentent simplement jamais le besoin de vouer leur âme à une puissance supérieure. D’autres encore connaissent l’existence des dieux et des entités sans pour autant leur accorder leur foi. Lorsque ces individus meurent sans avoir créé de lien spirituel suffisamment fort pour réclamer leur âme, aucun dieu ne vient les chercher et aucun patron ne les attend. Leur âme rejoint alors le Monde des Esprits.
Le passage s’effectue naturellement lorsque l’âme se sépare définitivement de son corps. Libérée du monde physique, elle se retrouve dans cet autre domaine où résident les âmes qui, comme elle, n’avaient aucune destination après leur mort. Il ne s’agit ni d’un paradis ni d’un lieu de punition. Le Monde des Esprits n’existe pas pour accueillir les justes ou condamner les mauvais. Il est simplement l’endroit où se retrouvent ceux qui n’appartiennent à personne.
À son arrivée, l’esprit demeure encore profondément marqué par la personne qu’il était. Il conserve ses souvenirs, sa personnalité, ses émotions et les liens qui définissaient son existence. Un parent peut se souvenir de ses enfants, un guerrier des batailles qu’il a menées et un artisan du métier auquel il a consacré sa vie. La mort ne détruit pas immédiatement l’individu. Pendant un temps, parler avec son esprit peut même donner l’impression de converser avec la personne telle qu’elle était avant son décès. Mais le temps ne s’arrête pas dans le Monde des Esprits.
Les années deviennent des décennies, puis des siècles. Le monde physique continue d’avancer tandis que l’esprit demeure. Les personnes qu’il connaissait meurent à leur tour. Les maisons disparaissent, les royaumes changent et les événements qui semblaient autrefois déterminer toute une existence deviennent progressivement de lointains souvenirs. L’esprit commence alors à changer.
Cette transformation ne signifie pas nécessairement qu’il oublie tout ce qu’il était. Elle est plutôt la conséquence d’une existence devenue immensément plus longue que sa vie mortelle. Une personne ayant vécu soixante années et erré ensuite pendant six siècles possède désormais bien davantage de souvenirs en tant qu’esprit qu’en tant que vivant. Ses préoccupations changent, sa perception du monde évolue et certains aspects de son ancienne personnalité peuvent progressivement perdre leur importance. Les plus anciens esprits peuvent ainsi devenir très différents des mortels qu’ils furent autrefois.
C’est notamment pour cette raison que les rencontres avec les esprits sont parfois difficiles à prévoir. Certains demeurent attachés au monde des vivants et continuent à s’intéresser aux événements qui s’y déroulent. D’autres deviennent distants, étranges ou guidés par des préoccupations que les vivants comprennent difficilement. Un esprit vieux de plusieurs siècles peut encore se souvenir de son nom, de sa famille et de sa mort, tout en ne ressemblant presque plus à celui qui portait autrefois ce nom.
Contrairement aux âmes réclamées par une divinité ou un patron, celles qui atteignent le Monde des Esprits ne le quittent jamais. Aucun terme naturel n’attend leur existence. Elles peuvent continuer à changer, apprendre, observer et interagir avec les autres habitants de ce monde, mais leur errance est éternelle. Pour certains non-croyants, cette perspective est terrifiante. Pour d’autres, elle représente simplement une autre manière d’envisager ce qui vient après la mort. Les religions peuvent promettre leurs paradis, mais celui qui ne leur accorde aucune foi connaît tout de même un avenir.
Les chamans entretiennent avec la mort une relation différente de celle des autres mortels. Porteurs du Don chamanique, ils sont liés au Monde des Esprits dès leur naissance. Durant toute leur existence, ils apprennent à percevoir les êtres qui y résident, à communiquer avec eux et parfois à solliciter leur assistance. Ce lien ne disparaît pas avec la mort. Il devient au contraire définitif.
Lorsqu’un chaman meurt, aucun dieu ne vient réclamer son âme et aucun autre chemin ne s’ouvre devant lui. Peu importe ses croyances ou la religion qu’il a pu pratiquer de son vivant, son âme rejoint inévitablement le Monde des Esprits. Le Don chamanique l’y lie d’une manière qu’aucune foi ne semble pouvoir défaire. Les chamans connaissent généralement cette réalité et l’acceptent comme une conséquence naturelle de leur Don. Ils ne parlent d’ailleurs pas nécessairement de la mort comme de la fin de leur existence. Beaucoup utilisent plutôt l’expression d'une « deuxième vie » pour désigner l’éternité qui les attend dans le Monde des Esprits. Cette certitude influence profondément la manière dont le savoir chamanique est transmis.
Un chaman vieillissant sait que ses enseignements ne prendront pas nécessairement fin avec son dernier souffle. Il prépare donc ses descendants à poursuivre ce qu’il a commencé. Il leur enseigne comment communiquer avec les esprits, comment reconnaître ceux auxquels ils peuvent faire confiance et comment retrouver ceux qui les ont précédés. Cette transmission peut commencer longtemps avant que la mort approche, car chaque génération doit être capable de maintenir le lien avec celles qui l’ont précédée.
Une fois dans le Monde des Esprits, les anciens chamans peuvent ainsi continuer à conseiller les vivants. Ils deviennent eux-mêmes ces esprits avec lesquels ils ont passé leur première vie à communiquer. Un maître peut continuer à guider son élève. Un parent peut transmettre son expérience à ses descendants. Un chaman mort depuis plusieurs générations peut encore être consulté par ceux qui ont hérité du même Don. La frontière entre les générations devient alors beaucoup moins définitive que chez les autres peuples et traditions. Cela ne signifie toutefois pas que les chamans demeurent éternellement tels qu’ils étaient au moment de leur mort.
Comme toutes les âmes condamnées à demeurer dans le Monde des Esprits, ils changent progressivement. Les décennies deviennent des siècles et leur existence spirituelle finit par dépasser largement la durée de leur vie mortelle. Leurs préoccupations évoluent, leur perception du monde se transforme et les souvenirs de leur première vie prennent une place différente dans une existence devenue éternelle.
Les plus anciens chamans ne sont donc pas nécessairement les conseillers les plus faciles à comprendre. Certains continuent à veiller sur leurs descendants pendant des siècles. D’autres s’éloignent progressivement des préoccupations des vivants. Même un ancêtre autrefois profondément attaché à sa famille peut finir par percevoir le temps, la mort et les générations d’une manière devenue étrangère à ses descendants.
Pourtant, cette transformation fait elle-même partie du cycle accepté par de nombreuses traditions chamaniques. Le chaman naît dans le monde physique et y vit sa première existence. Il apprend auprès des vivants, mais également auprès de ceux qui les ont précédés. À son tour, il transmet ce savoir à ses descendants et les prépare à poursuivre cette chaîne. Puis vient finalement sa mort. Son corps disparaît, mais son enseignement peut continuer.
Celui qui demandait autrefois conseil aux esprits devient alors l’un d’entre eux. Il rejoint les générations qui l’ont précédé et peut désormais guider ceux qu’il laisse derrière lui. Pour un chaman, la mort n’est donc pas véritablement la fin du voyage. Elle marque simplement le début de sa deuxième vie.